Lecture du jour 38 : Sur la décadence de l’art de mentir

Sur la décadence de l’art de mentir (1880)

Aucun fait n’est plus fermement établi, dans le présent état des choses, que la nécessité de mentir – d’où il va sans dire que le mensonge est une vertu. Pour atteindre son efficacité, toute vertu doit être soigneusement et consciencieusement cultivée. D’où il va sans dire qu’elle devrait être enseignée dans les écoles, et jusque dans les journaux. Face à un expert hautement instruit, quelle chance a le menteur inexpérimenté et inculte ? Quelle chance est la mienne devant Monsieur Peer – un avocat ? Le monde a besoin de menteurs judicieux. Il m’arrive de penser qu’il serait préférable, et plus prudent, de ne pas mentir du tout que de mentir inconsidérément. Un mensonge mal avisé, non scientifique, s’avère souvent être aussi inefficace que la vérité. […

N]ul ne pourrait supporter la compagnie d’un diseur de vérité à plein temps et, dieu merci, le cas ne se rencontre jamais. Un diseur de vérité à plein temps est une créature impossible ; la chose n’existe pas et n’a jamais existé. Naturellement, certaines personnes s’imaginent ne jamais mentir, mais c’est faux, et leur ignorance est une des hontes de notre soi-disant civilisation. Tout le monde ment, chaque jour, chaque heure, la nuit, le jour, dans ses rêves, dans ses joies, en cas de deuil. S’il n’utilise pas la langue, il ment avec ses mains, ses pieds, ses yeux, sa conduite – et de propos délibéré. Même les sermons contiennent des mensonges – mais là, j’émets une platitude.

Dans une contée reculée où je vécus autrefois, les dames avaient accoutumé de se rendre visite, sous le prétexte aussi humain qu’aimable de se retrouver ensemble. Une fois rentrées, elles poussaient des cris de joie : «  sur les seize visitées, quatorze n’étaient pas chez elles «  – ce qui ne prouvaient rien de grave contre les quatorze en question. Non, il ne s’agissait que d’une expression familière pour dire qu’elles étaient sorties – mais leur ton montrait combien cela les remplissait d’aise. Leur soi-disant envie de voir les quatorze dames- et les deux autres avec lesquelles elles avaient eu moins de chance -, constituait une forme de mensonge des plus banales et des plus bénignes, qui mérite d’être qualifiée , sans plus, de détournement de vérité . Une telle attitude est-elle justifiable ? Rien n’est moins douteux. Elle est belle, et noble, car nullement motivée par le profit, mais par l’envie de faire plaisir à ses amis. Un marchand de vérité, avec son âme de fer, manifesterait sans ambages, voire proclamerait, qu’il se moquait de voir ses personnes – et il se conduirait comme un âne, en causant une peine complètement inutile. De plus, ces dames dans une contrée reculée – mais oublions cela, elles avaient mille façons agréables de mentir, à elles suggérées par des élans de douceur, accréditant leur intelligence et leur grand cœur. Foin de détails !

 Les hommes, dans ce pays lointain, étaient sans exception, des menteurs. Tous mentaient lorsqu’ils se saluaient, aucun ne s’intéressant à votre santé, hormis les fossoyeurs. Au «  comment allez-vous ? « Coutumier, vous répondiez par un mensonge, car il ne s’agissait pas d’un vrai diagnostique, mais d’une réponse au hasard, fort loin de compte habituellement. Au fossoyeur, vous mentiez en affirmant que votre santé déclinait, mensonge hautement recommandable puisqu’il ne vous coûtait rien et était agréable à autrui. Si un étranger vous rendait visite et vous interrompait, vous disiez, la main sur le cœur : «  comme je suis heureux de vous voir «  et pensiez de toute votre âme : «  si seulement on était chez les cannibales et qu’il était l’heure de se mettre à table. « Lorsque votre visiteur s’en retournait, vous le regrettiez d’un : «  vous partez déjà ? «,  suivi d’un : «  revenez bientôt ! «Mais il n’y avait aucun mal, puisque vous ne trompiez ni ne blessiez personne, alors que dire la vérité aurait rendu chacun malheureux.

Je vois dans toutes ces menteries par politesse un art plein de délicatesse et d’amour, et qui doit être cultivé. Au sommet de sa perfection, la politesse n’est rien qu’un édifice de beauté construit, de la base au sommet, à l’aide de formes gracieuses et dorées du mensonge charitable et désintéressé.

Marc  TWAIN (1835 – 1910)