Lecture du jour n° 37 : L’étrange bibliothèque

L’étrange bibliothèque

La bibliothèque était beaucoup plus silencieuse qu’à l’ordinaire. […] Dans l’espace réservé au prêt était assise une femme que je n’avais jamais vue, occupée à lire un ouvrage très épais. […] On aurait dit qu’elle lisait à l’aide de l’œil droit la page droite et de l’œil gauche la page gauche.

«  Excusez-moi », lui dis-je.

Elle reposa bruyamment son ouvrage sur la table et me regarda.

«  Je viens rapporter ces livres », fis-je.

Elle imprima un vigoureux coup de tampon signalant « rendu » sur la carte de prêt puis retourna à sa lecture.

« Je cherche un livre … » déclarais-je.

– Descendez l’escalier, et puis à droite, répondit la femme sans lever la tête. Avancez tout droit jusqu’à la salle 107. »

Je descendis un long escalier, tournai à droite et, […] je tombai en effet sur une porte munie d’une plaque portant le numéro 107. […] Je frappai à la porte. […] J’entendis une voix à l’intérieur qui disait : « Entrez ! » Une voix grave, mais qui portait bien. J’ouvris la porte… Dans la pièce, il y avait une petite table ancienne derrière laquelle était assis un vieillard de taille modeste. […]

« Bienvenue jeune homme ! fit le vieillard. Que puis-je pour toi ?

– Je cherche des livres, […]. Mais je vois que vous avez l’air occupé, je pourrai revenir une autre fois…

– Pas du tout, voyons, je ne suis absolument pas occupé, répondit le vieillard. Mon travail consiste justement à chercher des livres ! » […]

« Quels sont les livres dont tu es en quête, jeune homme ?

– J’aimerais savoir comment on récoltait les impôts dans l’Empire ottoman », déclarais-je.

Les yeux du vieillard étincelèrent. « Ah, ah, très bien, la levée des impôts dans l’Empire ottoman, tu dis ? Voilà qui est du plus haut intérêt. »

Je me sentais très mal à l’aise. Pour être franc, je n’avais pas réellement envie de connaître la manière dont on récoltait les impôts dans l’Empire ottoman. C’était uniquement que  la question m’avait traversé l’esprit alors que je revenais de l’école. […] Rien de plus.

« Non, mais vous savez ça ne fait rien… Bredouillai-je. C’est un sujet tellement spécialisé, alors, il n’y a vraiment pas de nécessité… » En fait, ce que je souhaitais, c’était m’enfuir au plus tôt de cet endroit déplaisant.

– Ne raconte pas n’importe quoi ! répliqua le vieillard d’un air offensé. […] tu es venu dans cette bibliothèque pour te moquer de nous ?

– Non, absolument pas […]

– Dans ce cas attends-moi ici, bien sagement. »

Le vieillard tout vouté quitta sa chaise, puis il ouvrit une grosse porte métallique […] et disparut. […] Le vieillard revint enfin avec, dans les bras, trois gros volumes. […]

« Tu vois nous ne manquons pas de documentations sur le sujet. » […]

Je pris les trois livres et m’apprêtai à quitter les lieux.

« Eh là ! Attends voir ! Ces ouvrages, il est interdit de les emprunter. […] Si tu désires les lire, tu pourras le faire là-bas, dans une pièce spéciale.

– Je vous demande bien pardon, fis-je en guise d’excuses […] Mais j’ignorais que ces livres n’étaient pas disponibles pour le prêt.

– Ce que tu sais ou ne sais pas ne m’intéresse en rien ! dit-il.

– C’est entendu. Je vais lire ici pendant une demi-heure » répondis-je. Dire non à quelqu’un de façon claire et nette, cela n’a jamais été mon fort. […] Le visage du vieillard s’adoucit légèrement.

« Tu restes donc  ici pour lire ces livres ?

– Oui. Une petite demi-heure…

– Bon, eh bien, viens par-là. […] Tu me suis compris ? » […]

Résigné, j’entrepris de descendre l’escalier. Un très long escalier […]

 

Extrait de : L’étrange bibliothèque de Haruki MURAKAMI