Lecture du jour n° 35 : Marcher

« Marcher »

[…] Au cours de ma vie, je n’ai rencontré qu’une ou deux personnes qui comprenaient l’art de la marche, c’est-à-dire l’art de se promener, qui avaient en quelque sorte le génie de la balade, de ce qu’on désigne du terme de sauntering, mot dont l’étymologie est fort joli : au Moyen Âge, il y avait des gens sans travail qui erraient à travers la campagne en demandant la charité sous le prétexte qu’ils se rendaient à la Sainte Terre, si bien qu’à la vue de l’un d’eux, les enfants s’exclamaient : « Tiens voilà un Sainte-Terrer », un Saunterer, un pèlerin en route vers la Terre Sainte. Ceux qui ne se rendent jamais à pieds en Terre Sainte, comme ils le prétendent, ne sont en vérité que des oisifs et des vagabonds, mais ceux qui s’y rendent sont des Saunterers, des marcheurs dans le bon sens du terme, celui où je l’entends. D’autres, cependant, pensent que le mot est dérivé de l’expression sans terre, sans pays ni foyer, ce qui signifie donc, dans le bons sens, qu’en ayant pas de maison à soi, on se sent chez soi partout. Et c’est bien là le secret de la promenade réussie. Celui qui reste tranquillement assis chez lui tout le temps est sans doute le plus grand des errants, mais le promeneur, le marcheur au bons sens du terme, n’est pas plus dans l’errance qu’une rivière avec ses méandres qui cherche constamment et assidûment le chemin le plus court menant à la mer. Quant à moi, je préfère la première explication qui est en vérité l’étymologie la plus probable. Car chaque promenade est une sorte de croisade, prêchée par quelque Pierre l’Hermite caché en nous, pour nous exhorter à partir à la reconquête de la Terre Sainte tombée aux mains des Infidèles. […]

Extrait de « Marcher » De Henry David THOREAU