Lecture du jour n° 31 : « Routinologue … »

 « Routinologue … »

– Vous voyez, ce n’est pas que je sois malheureuse, mais je ne suis pas vraiment heureuse non plus… Et c’est affreux, cette sensation que le bonheur m’a filé entre les doigts ! Pourtant, je n’ai aucune envie d’aller voir un médecin ; il serait capable de me dire que je fais une dépression et de me gaver de médicaments ! Non, c’est juste une espèce de morosité… Rien de grave, mais quand même…    C’est comme si le cœur n’y était plus. Je ne sais plus si tout ça a un sens !

Mes paroles semblèrent l’émouvoir, au point que je me demandai si elles ne le renvoyaient pas à quelque chose de très personnel. Alors que nous nous connaissions depuis moins d’une heure, il s’était installé entre nous un surprenant climat de connivence. Étrangère un instant plus tôt, voilà que je franchissais avec ma confession plusieurs degrés d’intimité d’un coup, créant un trait d’union précoce entre nos histoires. Ce que j’avais livré de moi avait visiblement touché chez lui une corde sensible qui l’animait d’une authentique motivation à me réconforter.

– « Nous avons autant besoin de raison de vivre que de quoi vivre », affirmait l’abbé Pierre. Alors, il ne faut pas dire que ça n’a pas d’importance. Ça en a énormément au contraire ! Les maux de l’âme ne sont pas à prendre à la légère. A vous écouter parler, je crois même savoir de quoi vous souffrez…

– Ah oui, vraiment ? Demandai-je en reniflant.

– Oui … Il hésita un instant à poursuivre, comme s’il essayait de deviner si j’allais être réceptive ou non à ses révélations…

Il dut juger que oui, car il enchaîna, sur le ton de la confidence :

– Vous souffrez probablement d’une forme de routinite aiguë.

– Une quoi ?

– Une routinite aiguë. C’est une affection de l’âme qui touche de plus en plus de gens dans le monde, surtout en Occident. Les symptômes sont presque toujours les mêmes : baisse de motivation, morosité chronique, perte de repères et de sens, difficulté à être heureux malgré une opulence de biens matériels, désenchantement, lassitude…

– Mais… Comment vous savez tout ça ?

– Je suis routinologue.

– Routino-quoi ? C’était surréaliste !

Il semblait habitué à ce genre de réaction, car il ne se départit pas de son flegme et bienheureux détachement.

 

Extrait de  » Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une « 

De Raphaëlle Giordano