Lecture du jour n° 29 : J’arrive où je suis étranger

J’arrive où je suis étranger

Je fus reçu par une dame qui me parut gentille. Et pourtant, elle semblait embarrassée. Sans grand ménagement elle m’annonça :

« Monsieur, vous a-t-on dit que vous alliez devenir aveugle ? » […]

Notre entretien se termina rapidement et elle me laissa seul face à mon destin. […]

Je dois l’admettre avec sérénité : l’infortune de mon hérédité a constitué un formidable défi. Borges a raison : la perte de la vue n’est pas une tragédie en soi : elle peut même être une puissante source de renouvellement et d’enrichissement. Dans ma jeunesse, n’avais-je pas tendance à vouloir être un « mec », un vrai, à me montrer toujours fort, comme la plupart des garçons de mon âge ? rien de tel qu’une petite cécité en perspective pour vous changer l’état d’esprit d’un jeune homme, l’aider à gagner en profondeur et en sensibilité, à lui faire perdre tout réflexe naissant de « macho »[…]

La peur de cet avenir tant redouté a surtout nourri une farouche volonté de me dépasser. C’est bel et bien l’angoisse qui m’a mis en mouvement, arc-bouté contre la fatalité de mon destin. Refusant de couler, je me suis efforcé de maintenir la tête hors de l’eau, en m’accrochant aux branches de la connaissance. C’est en effet par le savoir, par l’étude et la recherche, bref en engageant une bataille intellectuelle et morale de longue haleine, que j’ai finalement réussi à m’extraire du courant qui pouvait m’emporter. Ce faisant, à force d’obstination, en me cherchant, je suis devenu chercheur ! […]

Toute mon existence repose au quotidien sur une manière de résister moralement […] à la dictature des images.

 

Extrait de « J’arrive où je suis étranger » de Jacques SEMELIN