Lecture du jour n° 27 : Retour à Salem

Retour à Salem : Extrait

… Dehors, il faisait sombre et brumeux. Après l’étuve de l’auditorium, le choc du froid sur mon visage me fit du bien. Je relevai le col de ma veste. Je serrai les murs pour me protéger des bourrasques de vent et je me suis mis à marcher, dans cet état curieux d’émotion inquiète et constante. …
Je commençais à regretter de n’avoir pas choisi un but de promenade. Il bruinait sur les dalles et les pavés. La succession des halos jaunes projetés par les réverbères et reflétés sur les trottoirs traçait un pointillé lumineux. J’y vis un encouragement à presser l’allure. C’est alors que j’aperçus la fenêtre éclairée d’une vitrine qui crevait le crépuscule et la noire la façade d’un immeuble. Quel que fût le fond de ce magasin, accastillage ou cartes marines – de quoi pouvait-il s’agir d’autre dans ce quartier ? -, j’y entrerais pour demander l’autorisation d’appeler un taxi.

A ma grande surprise, je ne trouvai ni une librairie spécialisée dans la mer, ses côtes, ses balises et ses hauts-marins, … c’était un bric-à-brac, moitié antiquités, moitié brocante, …. où des vestiges des siècles antérieurs s’étaient exilés du temps et des modes.

Une petite fille, juchée sur un tabouret, faisait ses devoirs. Elle tirait légèrement la langue pour négocier ce qui ressemblait, sur son cahier, à une opération mathématique. Pour ne pas la déranger, et gênée de ne le faire que pour demander service, j’avais jeté un œil autour de moi pour trouver une babiole à acheter, ce qui m’autoriserait à téléphoner et rester jusqu’à l’arrivée de la voiture. …

… Je fis un pas en arrière … et c’est alors que je butai sur ce qui allait changer ma vie et me conduire au secret bouleversant que je serais amené à percer. … Je regardai ce sur quoi venait de trébucher mon destin : un gros manuscrit qui, étrangement, gisait à même le sol et dont s’échappaient des partitions de musique. J’avais mon alibi pour déranger la petite fille. Je payai et quittai le magasin, sans avoir demandé à téléphoner. Dieu merci, un taxi passait dans la rue déserte. …

Je n’ai ouvert le paquet que deux jours plus tard. … Les mains tremblantes j’ouvris le manuscrit. … Le désordre dans lequel les feuilles avaient été assemblées laissait imaginer un rangement à la hâte. … Je poussai un cri et jetai loin de moi, comme s’il était empoisonné, le manuscrit tout entier. Il s’éparpilla sur la moquette. Ces pages jaunies, ces dessins, ces notes, le parfum qu’ils dégageaient avaient quelque chose d’incongru dans le décor rigoureusement contemporain de ma chambre d’hôtel. Et presque d’attendrissant. Je me ressaisis, ramassai l’ensemble, et enfin, je me résolu à étudier et à classer les documents. Il me fallut une dizaine de jours pour comprendre la nature du trésor que j’avais entre les mains …

Ce fut tout pour ce premier soir. Je refermai le manuscrit, épuisée et, dans le tambour de la pluie sur les vitres je me fis la promesse de retourner dans le magasin d’antiquités afin d’enquêter sur l’histoire de ce document. …

Extrait de « Retour à Salem » d’Hélène GRIMAUD