lecture du jour n°25 : Genesis

« Genesis »

Si on n’aime pas attendre, on ne peut pas être photographe. J’arrive un jour sur l’île Isabela, aux Galapagos, à côté d’un très beau volcan nommé Alcedo. C’était en 2004. Il y avait là une tortue géante, énorme, d’au moins 200 kilos, de celles qui ont donné leur nom à l’archipel. Chaque fois que je m’approchais d’elle, la tortue s’en allait. Elle ne marchait pas vite, mais je ne pouvais tout de même pas la prendre en photo. J’ai alors réfléchi. Je me suis dit : quand je photographie des humains, je ne débarque jamais dans un groupe incognito, je me fais chaque fois introduire. Ensuite, je me présente aux personnes, je m’explique, je discute et, peu à peu, nous faisons connaissance. J’ai compris que, de la même façon, le seul moyen de parvenir à prendre cette tortue en photo était de faire connaissance avec elle ; de me mettre à son diapason. Alors je me suis mis en tortue : je me suis accroupi et j’ai commencé à marcher à la même allure qu’elle, paumes et genoux à terre. A ce moment-là, la tortue n’a plus fui. Et quand elle s’est arrêtée de marcher, j’ai fait un mouvement en arrière. Elle s’est avancée vers moi, j’ai reculé. J’ai attendu quelques instants, puis je me suis approché, un peu, doucement. La tortue a fait un pas de plus vers moi, j’en ai aussitôt fait quelques-uns en arrière. Elle est alors venue vers moi et s’est laissée regarder tranquillement. J’ai pu commencer  à la photographier. L’approche de cette tortue m’a pris la journée entière. Toute une journée pour lui faire comprendre que je respectais son territoire …

Extrait de « Sebastiao Salgado, De ma terre à la terre, chemin faisant »