Lecture du jour n°23 : Le flou et le précis

Le flou et le précis 

Tête en bas sur une balançoire, je regarde les nuages filer dans le ciel et changer de forme. Tous les enfants aiment cette sensation de vertige, que l’on peut également éprouver en perdant son regard dans l’immensité du ciel bleu. Je préfère le vertige des nuages à celui de l’azur. L’immensité de la voûte céleste me semble écrasante. Les nuages, eux, obéissent à ma volonté : leurs formes malléables se transforment à ma guise.              J’aime le rêve aussi. Le rêve endormi, ou mieux encore, éveillé.  » Le rêve  cosmique, dans les demi-clartés du sommeil, possède une sorte de nébuleuse primitive d’où il fait sortir des formes sans nombre. Et si le rêveur ouvre les yeux, il retrouve au ciel cette pâte d’une blancheur nocturne – plus maniable encore que le nuage – avec quoi on peut, sans fin, faire des mondes », dit Bachelard.

Et Sôseki Natsume de renchérir, à propos de ses rêveries entre veille et sommeil : « Comme si j’avais mis deux univers dans le même vase et que je les mélangeais à l’aide du bâton de la poésie. Estompant les couleurs naturelles jusqu’à la limite du rêve, je les dilue dans le cosmos, vers le pays de la brume. »      Bientôt la lecture m’offre une liberté du même ordre que la contemplation des nuages. Je découvre une fonction du langage qui me semble plus intéressante que la communication : inventer des histoires.  » Ne lis pas trop, tu vas t’abîmer les yeux ». Je n’ai jamais ajouté foi à cette phrase, souvent entendue dans mon enfance. Il n’y a aucun lien de causalité entre la mauvaise vue et l’amour des livres. L’une comme l’autre procède d’un même besoin de vivre dans l’imaginaire, de ne pas se laisser submerger par la réalité environnante. Lire est une manière de s’échapper, la myopie une façon de détourner le regard.

Je me souviens de mes premières lunettes, à l’entrée au collège, mais j’ignore depuis combien de temps je voyais « mal ». Le monde qui m’entourait avait-il toujours eu ces contours impressionnistes, qui pour moi étaient ceux de la réalité ? Le flou me convenait. Les lunettes étaient utiles en classe pour lire au tableau, mais le reste du temps je préférais ignorer les détails. La vision brouillée gommait les aspérités, tout comme les fictions où je trouvais refuge. Ma myopie s’accompagnait d’une grande distraction. « Encore dans les nuages ! » disait-on. Avec cette variante :  » Toujours dans la lune « 

Lune, nuage et brumes : un paysage d’Extrême-Orient,  déjà.

Extrait de « Petit éloge des brumes » de Corinne ALTAN