Lecture du jour n°21 : Le premier homme

Le premier homme

… leur journée finie, les deux enfants sentaient leur séparation à la porte même du lycée, ou, à peine plus loin, sur la place du Gouvernement, lorsque, quittant le groupe joyeux de leurs camarades, ils se dirigeaient vers les voitures rouges à destination des quartiers les plus pauvres. Et c’était bien leur séparation qu’ils sentaient, non leur infériorité. Ils étaient d’ailleurs, voilà tout.

Pendant la journée de classe, au contraire, la séparation était abolie. Les tabliers pouvaient être plus ou moins élégants, ils se ressemblaient. Les seules rivalités étaient celles de l’intelligence pendant les cours et de l’agilité physique pendant les jeux. Dans ces deux sortes de concours, les deux enfants n’étaient pas les derniers. La formation solide que les deux enfants avaient reçue à la communale leur avait donné une supériorité qui, dès la sixième, les plaça dans le peloton de tête. Leur orthographe imperturbable, leurs calculs solides, leur mémoire exercée, et surtout le respect qu’on leur avait inculqué pour toutes les sortes de connaissance étaient, au début de leurs études du moins, des atouts maitres. Si Jacques n’avait pas été si remuant, ce qui compromettait régulièrement son inscription au tableau d’honneur, si Pierre avait mieux mordu au latin, leur triomphe eût été total. Dans tous les cas, encouragés par leurs maitres, ils étaient respectés.

 

Extraits de « Le Premier homme » de Albert CAMUS