Lecture du jour n°19 : Le parfum

Le parfum

Le petit homme déboucha tout d’abord la bonbonne d’esprit-de-vin. Il eut du mal à arracher du sol et à hisser le lourd récipient. Il fallait qu’il le lève presque jusqu’à la hauteur de sa tête pour atteindre l’entonnoir perché sur la bouteille à mélanger où il versa directement l’alcool sans recourir au verre gradué… Baldini  frissonna au spectacle … Il s’attendait d’un instant à l’autre à voir la lourde bonbonne se fracasser sur la table écrasant tout … Grenouille la redressa…, la redescendit jusque par terre sans dommage et la reboucha. Dans la bouteille à mélanger, le liquide limpide et léger oscillait…

Ce qui suivi alla à une telle vitesse que les yeux de Baldini ne purent suivre ni, encore moins, distinguer dans ce qui se passait là un ordre ou même le moindre déroulement logique.

… Grenouille piochait dans la rangée de flacons contenant les essences, arrachait leurs bouchons de verre, reniflait une seconde le contenu, versait dans l’entonnoir un peu de l’un, y mettait quelques gouttes d’un autre, y envoyait une giclée d’un troisième, etc… Pipette, tube à essai, verre gradué, petite cuiller et agitateur, tous les instruments qui permettent au parfumeur de maitriser la procédure compliquée du mélange, Grenouille ne les toucha pas une seule fois. On aurait dit un simple jeu, comme un enfant qui barbote et qui touille, prétendant préparer une soupe, alors qu’il fait un brouet infâme d’eau, d’herbe et de boue. … Il y avait un petit enfant fanatique dans ce jeune homme qui était debout devant la table. …

Baldini en avait des frissons, de voir à la lumières vacillante des bougies, cet être s’agiter avec tant d’assurance et tant d’affreuse ineptie. …

Grenouille reboucha soudain tous les flacons, retira l’entonnoir de la bouteille à mélanger et, prenant celle-ci d’une main par le goulot et la bouchant du plat de la main gauche la secoua énergiquement. … Baldini émit un cri d’effroi et de rage :

« Halte ! Proféra-t-il d’une voix éraillée. Maintenant, ça suffit ! Arrête immédiatement ! Basta ! Pose tout de suite cette bouteille et ne touche plus à rien, tu m’as compris, plus à rien ! » …

Certes, Baldini continuait à fulminer, à tempêter et à pester, mais à chaque respiration, la fureur qu’il affichait trouvait moins d’aliment en lui. Il avait obscurément le sentiment d’être réfuté, et c’est pourquoi la fin de son discours fut d’une véhémence aussi extrême que creuse. Et lorsqu’il se tut, … Il n’avait plus besoin que Grenouille dise :

 » C’est Fait  »

Extrait de « Le parfum » de Patrick SÜSKIND