Lecture du jour n°15 : Le pavillon des timbrés

Le pavillon des timbrés

Mais je ne vous ai pas raconté comment je m’étais enfui de la Maison. Je n’en avais pas la moindre intention ; ce sont Charley et Joe qui m’ont fourré cette idée dans la tête, deux épileps de première catégorie, vous savez ! J’avais porté un mot au cabinet du Dr Wilson et je m’en retournais au pavillon des timbrés quand j’ai aperçu Charley et Joe qui se cachaient dans un coin du gymnase et qui me faisaient des signes. Je suis allé les trouver.

– Salut ! m’a dit Joe. Comment ça va chez les timbré

Bien, j’ai répondu. Vous avez eu des crises ces derniers temps ?

Cette remarque les a rendus furieux, et j’allais continuer mon chemin quand Joe m’a dit :

– On file d’ici. Tire-toi avec nous !

– Pourquoi j’ai répondu.

– On va de l’autre côté de la montagne, a dit Joe

Dénicher une mine d’or, ajouta Charley. On n’a plus de crises. On est guéris !

Là-dessus, nous nous sommes éclipsés derrière le gymnase, et nous voilà partis au milieu des arbres. Nous avions bien marché dix minutes quand tout à coup je me suis arrêté

Qu’est-ce qui se passe ? a demandé Joe.

Attendez, ai-je dit il faut que j’y retourne.

Pourquoi ça ?

Pour aller chercher le petit Albert.

Ils ont déclaré que c’était impossible et ils m’ont abreuvé d’injures. Mais je m’en fichais : je savais bien qu’ils m’attendraient. Voyez-vous, il y a vingt-cinq ans que je suis ici et je connais les sentiers qui mènent à la montagne. Charley et Joe, eux, ne les connaissaient pas. Voilà pourquoi ils voulaient que je les accompagne. Alors je suis revenu chercher le petit Albert. …

Nous avons dépassé le dernier champ : je n’avais jamais été aussi loin. Puis comme les broussailles  et les bois devenaient de plus en plus épais et que je ne trouvais plus de pistes, nous avons suivi la sente aux vaches jusqu’à un large ruisseau et nous avons rampé sous la clôture qui marque la limite du domaine de la Maison.

Ensuite nous avons escaladé une grande colline de l’autre côté du ruisseau. C’était plein de grands arbres et il n’y avait pas de broussailles, mais c’était si abrupt et on glissait tellement sur les feuilles mortes qu’on pouvait à peine faire un pas. Et voilà qu’on est arrivés dans un endroit vraiment mauvais où j’ai entendu fuser un rire. J’ai regardé en bas : Il y avait un homme et une femme à cheval qui nous observaient. L’homme avait un fusil en travers de sa selle, et s’était sa compagne qui s’esclaffait.

Qui diable c’est donc ? a dit Joe, saisi de frayeur. Quelqu’un qui vient nous arrêter ?

Tiens-toi tranquille, ai-je répondu, c’est le type à qui appartient ce ranch et qui écrit des bouquins. Comment allez-vous monsieur Endicott ?

Hello ! Qu’est-ce que vous fichez là ?

On est en train de mettre les voiles.

Là-dessus il dit :

Et bien bonne chance ! Mais ne manquez pas de rentrer avant la nuit !

Mais on se sauve pour de bon …

Alors ils ont tous deux éclaté de rire.

Très bien, bonne chance tout de même ! Mais prenez garde que les ours et les lions de la montagne ne vous dévorent pas quand il fera noir !

Extrait de « Le pavillon des timbrés » de Jack LONDON