Lecture du jour n°13 : Orientation

ORIENTATION

Se désorienter, c’est perdre l’est.

Perdre le nord, c’est oublié ce que l’on avait l’intention de dire. Ne plus savoir où l’on en est. Perdre la tête. Une chose qui ne se fait pas. Une chose qui ne s’évoque qu’au négatif, pour la nier, pour dire qu’on ne l’a pas faite. On dit : « Il ne perd pas le nord, celui-là. ». Jamais : « Ça y est. Il l’a perdu, le nord. »

Perdre le nord. To be all abroad, propose comme traduction mon excellent dictionnaire français-anglais. Expression qui signifie, mot à mot, être complètement à l’étranger. Mais si on la cherche à son tour, dans le dictionnaire anglais-français, on trouve : éparpillé de tous les côtés ou aux quatre vents, mais aussi : se tromper tout à fait, dérailler complètement, ne plus y être du tout. Ce n’est pas la même chose !

Les dictionnaires nous induisent en confusion, nous jettent dans l’effrayant magma de l’entre-deux-langues, là où les mots ne veulent pas dire, là où ils refusent de dire, là où ils commencent à dire une chose et finissent par en dire une tout autre.

Ce que l’on avait l’intention de dire, c’était le nord. Ce que j’aurais dû dire. En principe. Ce que j’étais censée dire, si j’avais quelque chose à dire. Le nord, j’en viens. En français, chaque fois qu’on y fait allusion, on précise qu’il est grand. On l’affuble même, souvent, d’une lettre majuscule. Personne ne dit, parlant de moi : elle vient du petit Nord. Toujours du grand. Sa grandeur compense, dans l’imaginaire français, son vide. Il est immense mais ne contient rien. Des arpents de neige. Des millions d’hectares de glace. On admire sans bien savoir quoi en dire, ni comment vous interroger là-dessus. On sait qu’il y fait froid.

« Dieu ! Qu’il fait froid ! » Trente ans après avoir quitté le Canada, je revendique le droit de prononcer cette phrase à Paris, et d’avoir froid à Paris, merde, sans qu’on me réplique à chaque fois : « En tant que Canadienne, pourtant, vous devriez être habituée »… me renvoyant, sinon dans mon pays d’origine comme les pauvres sans papiers, du moins à mes origines…

« Le nord », c’est aussi une façon de parler. En fait Calgary, ma ville natale, est situé à la même latitude peu ou prou que Paris, ma ville adoptive. Le Nord, c’est une image. Une image pour dire qu’il y fait froid, et qu’il n’y a personne…

Extrait de « Nord perdu »De Nancy HUSTON