Lecture du jour n°9 : Marjorie

Marjorie.

… Le dernier soir, elle avait assisté à une répétition dans l’une des salles de spectacle de l’école. Sur la scène, un homme et une femme dansaient un duo sur la musique du film The Hours, composée par Philip Glass, un ancien de la Julliard lui aussi.

La chorégraphie qui se jouait sur la scène était tellement puissante qu’il ne fut pas difficile à Marjorie de sortir de sa rêverie. C’était un balloté. Un saut d’un pied sur l’autre, d’avant en arrière. Ou plutôt, un dérivé de balloté. Deux mouvements lancinants s’affrontaient et se répondaient en même temps : d’un côté l’hésitation, de l’autre la stabilité. L’homme et la femme commençaient par balancer les bras, poignets joints, paumes ouvertes vers le sol, genoux fléchis, en quatrième position, tête droite, avant de se relever en développé. Entre chaque pas, l’homme marquait un temps en contractant imperceptiblement son ventre de façon répétitive. Cette contraction lascive de l’abdomen au rythme de la musique, c’était l’un des gestes phares du solo le plus sensuel de l’histoire de la danse, la variation de Maurice Béjart sur le Boléro de Ravel.

Envoutée, comme enivrée, Marjorie l’était à nouveau en regardant l’homme et la femme onduler sous ses yeux. Leurs bras chantaient en canon. Leurs mains se croisaient à intervalles réguliers. Le mouvement était répété plusieurs fois, puis la musique s’emballait, et leur pas de deux se terminait par un porté de haute volée. Pour Marjorie qui parlait danse mieux que personne, la signification était très claire. Après une phase d’atermoiements, de faux semblants et de méfiance, l’homme et la femme faisaient le choix de la concorde, de l’harmonie. Ensemble ils effaçaient le temps de l’incertitude. Ou mieux, ils l’oubliaient. …

Marjorie était sortie de la salle sur la pointe des pieds. Ses membres tremblaient sous sa peau.

 Extrait du roman DE CE PAS de Caroline BROUE