Lecture du jour n°2

24 mars 2020 : Extrait du roman les sept plumes de l’aigle de Henri GOUGAUD

Six mois après ces jours maudits,  je m’en suis allé pour toujours.
J’étais retourné en classe, où seules m’intéressaient les cuisses de l’institutrice que j’épiais passionnément sous la table. En vérité ma tête était une boule de brume, mon cœur s’était fermé et durci comme un poing. Je savais à peine lire, j’écrivais comme un mendiant. Que pouvais-je apprendre sans tête ni cœur ?  Rien.
Je suis parti un matin, comme pour aller à l’école. Je n’avais pris ni cartable, ni bagages. Je n’avais aucune intention précise. Dona Rosa m’avait donné de l’argent. Je ne sais plus sous quel prétexte je le lui avais escroqué. Peut-être savait-elle ce que j’allais faire, ce que je devais faire pour ne pas mourir, et qu’elle ne pouvait empêcher. Moi, je ne savais pas encore. J’ai marché jusqu’au bout de la rue…
Imaginez un funambule sur un fil tendu entre deux nuits. Je me suis vu ainsi, le temps d’un éclair noir. Les voitures ont disparu, les gens, la lumière du jour. Des yeux se sont ouverts derrière ma casquette, et j’ai vu ma maison s’effondrer. Ma maison, Dona Rosa, ma famille, ma chambre, mes cauchemars, tout s’est effondré dans un silence de film muet. Derrière moi il n’y avait plus rien, …   
J’ai secoué la tête. Un grand rire m’est monté dans la poitrine, mon rire du temps où j’écoutais les fleurs, mon rire d’inventeur d’histoires. Je venais de décider que j’avais franchi un gouffre sur les ailes d’un aigle, et que cet aigle m’avait déposé là, au bord du vaste monde.
J’avais un but, désormais… J’ai regardé devant moi, à droite, à gauche..… Je me suis remis à marcher.
Je suis passé devant l’école. Des cris de cour de récréation m’ont traversé la tête. Je me suis mis à courir comme si j’avais aux trousses tous flics de la ville, dans un tohu-bohu de foule remuée, d’aboiements de chiens et de klaxons.
Je me suis engouffré dans la gare. Je suis passé devant tout te monde en geignant que j’étais en retard. Un train partait. Il allait en Bolivie. J’ai grimpé, l’haleine rauque, dans son dernier wagon.
Goberncion de los Andes. Je doute que vous trouviez ce nom sur une carte de géographie. Ce n’est même pas un village. C’est une gare frontière. Le train s’est arrêté là, le deuxième jour du voyage en fin d’après-midi. Il n’y avait dans le wagon, que quelques Indiens somnolents. Parmi des paniers de volailles.
Deux policiers sont montés pour contrôler les passeports. Ils n’ont pas eu l’air particulièrement surpris de me voir sans bagages ni papiers. Ils ne m’ont rien demandé. Ils m’ont dit : « Viens, bonhomme ». Et j’ai compris que je n’irais pas plus loin...

Henri GOUGAUD : Les sept plumes de l’aigle